rencontre

65daysofstatic

Monotreme

mercredi 9 mai 2007, par Frederic

Un an que ça traîne. Que je dis que je vais le faire et que je ne fais rien. Que je crie à tout le monde que c’est le groupe de l’année, à suivre en concert, mais au sujet duquel je ne parle pas sur ces pages. Et pourtant. C’est pas faute d’aimer. Du premier album épileptique à la dernière sortie beaucoup plus mystérieuse, la musique de 65daysofstatic me touche au plus profond de ma bestialité (parce que oui, il y a de la bestialité en moi, comme en tout un chacun, je vous l’assure.) Parce que rares sont les groupes qui m’ont fait hocher la tête avec autant de fureur et encore plus rares sont les groupes qui m’ont déchiré la voix en fin de concert (« allez, les gars, revenez, quoi ! Ne fût-ce que pour vous applaudir encore un peu, là… »)

65daysofstatic, c’est toute une histoire pour moi. J’en entends parler il y a plus ou moins deux ans, alors qu’on s’arrachait yeux et oreilles sur la programmation du Rhâââ Lovely. On prend ?, on prend pas ?, finalement, le groupe est mis de côté puis rappelé en dernière minute pour combler une annulation. Le délai, évidemment, est trop court, le groupe décline l’invitation, mais celle-ci est belle et bien gardée ouverte pour l’année qui suit. En attendant, je découvre peu à peu le premier album, The Fall Of Math, avec l’effarement d’un jeune adolescent devant le premier corps féminin qu’il voit nu. La sève monte en moi et je ne me tiens plus. C’est fait. Nouvel orgasme musical. Et même à répétition, si je peux m’exprimer ainsi, tant chaque morceau est une nouvelle jouissance d’agressivité et de lourdeur.

Le deuxième opus est annoncé début 2006, de même que deux concerts à Leuven (au Stuk) et Anvers (De Nachten) ; premières dates européennes. Les rendez-vous sont pris et je m’excite déjà tout seul à l’idée qu’ils seront également présents au Rhâââ Lovely. Arrive le jour fatidique du premier concert. Leuven. Première approche d’une violence primitive. Pas mal maîtrisée. Bien foutue, même. Un rien trop fort, mais ça peut se comprendre. Beaucoup d’énergie. Un bassiste de plus en plus squelettique au fur et à mesure que le concert avance. Deux guitaristes sous une substance qu’on n’arrive pas à qualifier. Après coup, je crois que ce n’était que de l’adrénaline. Et puis un batteur qui frappe juste, fort et certainement passionné par les sons de mitraillettes qu’il assènent à ses fûts. Beaucoup de sueur, oui. Le public est comblé. Le rappel va encore un peu plus loin dans l’exagération électro-rock et tout le monde finit sur les genoux. Je me relève quand même et suit le groupe dans les couloirs du Stuk pour une interview. Qui devait s’avérer plutôt calme et sympathique. Du genre rencontre entre potes. On cause, on rigole. Joe et Paul, les deux guitaristes que je rencontrerai d’ailleurs à nouveau par la suite, sont fatigués du concert. Ça se voit. Mais ils sont là, bel et bien décidés à répondre à mes questions. Le temps passe, on doit interrompre l’interview pour la terminer le lendemain, à Anvers. Et ce concert-là, pour sûr, c’est pas demain la veille que je l’oublierai. Compressés dans un coin du Singel, on est là, devant la scène, avec deux amis. Les gars arrivent sur scène et assènent leur set, différent de la veille. C’est une de mes meilleures expériences de concerts entre amis. Des regards échangés sur des notes, des mains qu’on tape à même la scène, sous les pieds du guitariste qui regarde, étonné. Des têtes qui se fendent de toute cette artillerie lourde que le groupe sort. Le concert se finit, je suis éreinté. Mais il revient pour un rappel et nous sort son morceau le plus tranchant à cette époque (Aren’t we all running ?). Je ne comprends plus rien. Je ne sais pas comment je m’en suis remis. Toujours est-il que je me retrouve ensuite dans leur loge pour terminer cette interview. Les gars, comme la veille, sont décontractés. Je fais une première approche de Si (bassiste) et Rob, que ses amis élèvent au rang de meilleur batteur de Sheffield, avec une petite anecdote de drum battle que je n’arrive pas à comprendre jusqu’au bout, interrompu par Joe qui veut prendre une douche et un des gars qui commence à lui balancer des profiteroles par-dessus la porte…

Cette interview, ça fait donc un an que je la trimbale avec moi dans une chemise en plastique. Je suis les concerts du groupe en Belgique : Rhâââ Lovely (bof, trop fort), AB (pendant le festival Domino, en ouverture de Mogwai ; de nouveau trop fort, et puis je n’arrive pas à rentrer dedans – explication à chercher aussi du côté de l’excellent concert de Akron/Family) et, finalement (pour moi, parce que le groupe aura encore donné deux concerts entre temps) le Pukkelpop où le groupe me réconcilie avec son set, beaucoup plus subtil que les deux précédents.

2007. Nouvelle année, nouvel album. Le groupe serait de retour pour deux dates en mai. Je note. Mail : Fred, interview 65dos le 12 avril, ça te dit ? Ben oui, da ! Je veux me rattraper sur ce coup-là et enfin rendre à 65dos ce qui est à 65dos. Enfin, un minimum de reconnaissance, quoi, merde ! Ces mecs me font vibrer depuis plus d’un an et je n’ai toujours rien dit sur eux ! Bon, c’est parti.

Rencontre avec Joe et Paul. Bâtiment de la VRT, Boulevard Reyers. Je leur dis que je n’ai toujours pas retranscrit la première interview et que je pensais la confronter avec celle-ci. Ils disent ok. Je leur parle du nouvel album, je leur dis que j’aime bien, voire beaucoup, et qu’il me touche encore plus que les précédents, mis à part le son qui semble moins travaillé. Je rajoute que le dernier morceau est pour moi l’un des plus réussis à ce jour, que j’ai hâte de le découvrir en concert. Paul répond en premier : Le dernier morceau, c’est celui qui nous pose le plus de problèmes. Et, en fait, on ne veut pas le jouer live sans les chanteurs (de Circle Takes the Square, avec qui le groupe a tourné aux Etats-Unis.) Ça viendra un jour et ils se déplaceront avec nous, mais pour l’instant, ce n’est pas encore possible. Joe continue : La grosse différence entre cet album et les deux premiers, c’est que pour les deux premiers, on voulait capturer l’énergie live dans l’enregistrement. Mais on s’est petit à petit rendus compte que ce n’était pas possible, que chaque concert est différent d’un soir à l’autre et donc on n’est plus parti de cette donne avec le nouvel album. On l’a donc enregistré différemment, les instruments l’un après l’autre et puis on en rajoutait encore ici ou là. C’est seulement maintenant qu’on commence à apprendre à jouer ces morceaux en live. Ce qui fait que le set sera relativement différent de l’album, parce que le live apporte lui aussi son lot de surprises. Et les concerts aussi seront différents parce qu’on va devoir donc adapter les nouveaux morceaux et les jouer avec les anciens. En même temps, on n’a pas de problème avec le fait d’être trop intense en concert. Le truc, c’est juste de trouver « la bonne intensité ». Mais on ne veut pas s’arrêter là avec les albums. Je pense que quand tu atteins finalement ce que tu cherchais, alors, tu dois t’arrêter. Si les gens sont déçus du nouvel album, j’espère juste qu’ils comprendront que le plus important, c’est qu’il est différent. Différent, mais qu’il garde toujours au fond l’essence même de ce qui fait 65.

Un an plus tôt, le groupe me parlait de leur conception de la pop, affirmant qu’ils jouaient des chansons pop. La question revient sur le tapis. Paul se charge de répondre : On essaie toujours d’écrire des chansons pop. C’est sûr, on n’est pas du tout dans le schéma couplet refrain, 3 minutes et hop c’est parti. Ce qu’on cherche dans la pop, c’est surtout le côté immédiat et accessible. On ne joue pas sur les répétitions, mais il faut que les choses arrivent progressivement et se construisent d’elles-mêmes. Quant à l’arrivée de voix ? La musique ne suffisait-elle plus ? C’était quelque chose de très excitant à faire, répond Joe. La musique suffisait, oui, mais la voix était un nouvel instrument pour nous, quelque chose de différent que nous n’avions pas encore exploré. Et puis pouvoir amener les chanteurs de ce groupe dans notre univers était aussi une sorte de défi. Paul continue : Ils sont arrivés assez tard dans l’élaboration de l’album. Ils ont fait des essais qu’on a gardés, mais on a pas mal parlé entre nous et il nous paraissait clair que si on ajoutait des voix, il fallait le faire intelligemment et au bon moment sur l’album. On a choisi le dernier morceau et je crois que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Et puis, ça permet aussi d’ouvrir la musique vers de nouvelles perspectives… Oui, t’as raison, ajoute Joe. Ça ouvre de nouvelles perspectives, mais en même temps, on ne veut pas montrer de nouveau chemin. Le prochain album démarrera sur quelque chose de totalement frais. Parce que chaque album est un set, un endroit à un moment. Après réécoute, One Time For All Time se terminait sur un superbe Radio Protector où apparaissait quelques sons de clochettes, laissant entrevoir de nouveaux horizons perdus dans des clochers. Que nenni, ces sons ne font que de rares apparitions sur The Destruction of Small Ideas. Ça aussi, c’était une « Small Idea » ? Les « Small Ideas », c’est tout ce en quoi les gens croient mais qu’ils ont trop peur d’affirmer. C’est ce à quoi ils s’accrochent finalement, ce qui tend à être mis de côté par la vie, une sorte de corrosion qui affecte nos rêves. Paul fait alors référence aux enfants, beaucoup plus enclins à partager leurs idées et sensations. Joe renchérit : Faire de la musique, c’est aussi une idée en soi. Faire un album, c’est un peu comme regarder dans la tête des musiciens. Paul continue : Plus tu joues ensemble, mieux tu joues. Et tu ne peux pas désapprendre ça. Ça t’amène là où t’es le meilleur et tu dois alors essayer de ne pas perdre cette sorte d’urgence.

Il y a un an, le groupe semblait assez préoccupé par certaines problèmes d’ordre écologiques ou politiques. Cette fois-ci, le nouvel album affiche des titres tels que The Distant & Mechanised Glow of Eastern European Dance Parties ou The Conspiracy of Seeds. De nouvelles critiques ? Les titres des morceaux viennent de cinq sources différentes, avance Paul. Nous sommes quatre musiciens, et puis il y a le groupe. Ils peuvent donc avoir différentes significations. Mais nous sommes des gens plutôt terre-à-terre et on n’est pas du genre à parler d’art supérieur quand on parle d’artisanat. Si le morceau sonne cool et le titre aussi, alors c’est ok pour nous. Joe perturbe un peu la donne : On s’explique sans pour nécessairement s’expliquer. Paul éclaire : C’est comme des codes. Il y a des codes secrets sur l’album et c’est bien qu’ils soient là. Il y a même du morse caché sur un morceau. Joe revient sur The Distant & Mechanised Glow… : L’idée ici, c’était juste de dire que quelque part dans le monde, il y a des gens qui s’amusent. On voulait écrire une musique pour une soirée imaginaire, une sorte de « poche de joie » imaginaire. Paul continue : On a passé pas mal de temps en interview et on essaie toujours de faire les choses sérieusement. Mais après, il y a l’amusement. Genre on s’est retrouvé une fois dans une soirée à Moscou… En fait, on s’est retrouvé dans une petite pièce dans une arrière-cour, le genre de truc un peu clandestin, avec trois personnes qui dansaient et deux autres à boire des coups. C’était assez étrange, mais marrant d’être là.

Marrant d’être là… Sauf qu’en concert, la musique prend des tournures plus tragiques et sérieuses, emmenant le public vers ses propres retraites, le poussant chaque fois un peu plus loin dans les viscères mêmes et ses cauchemars. Pour en revenir à chaque fois retourné et, quelque part, purifié.

(Merci à Geert Mets pour ces interviews)

The Fall of Math

Monotreme Records – 2004

Retreat ! Retreat ! I swallowed hard like I understood. Aren’t we all running ? Pas plus que ces trois morceaux. Rien de plus. Tout est là, le manifeste est signé. Un bonhomme sur la pochette, genoux contre le sol, qui se tient la tête. On ne sait pas s’il pleure ou implore. On ne sait pas ce qu’il lui arrive. On devine la musique. We will not retreat – This band is unstoppable. Une des rares apparitions de la voix sur l’album. Et on l’aura entendu répétée ici et là, lancée par des fans aux concerts. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la prophétie se révèle chaque fois un peu plus. Parce que 65dos marque de son sceau une nouvelle musique prégnante autant que poignante, empreinte de rage et de beauté, expression rauque des tripes à la limite de la crise de nerfs. Des breaks aussi torturants que ces moments plus calmes, laissant momentanément l’auditeur reprendre hypocritement ses esprits.

See you on the way down, clôt la pochette. Elle ne croit pas si bien dire.

Le clip de Retreat ! Retreat !, don’t je ne me lasse toujours pas

One Time For All Time

Monotreme Records – 2005

– Cette chronique, bien que datant d’un an déjà, reste plus que jamais d’actualité –

The Fall of Math, ce quatuor originaire de Sheffield n’a pas encore eu le temps de sortir d’Angleterre qu’il fait déjà de biens graves victimes parmi les rares personnes qui ont pu les découvrir. Indéniablement mon grand coup de coeur depuis bientôt un an, 65dos développe un univers qui lui est propre, entre Explosions In The Sky et Amon Tobin, pour schématiser grossièrement. Et même très grossièrement. Car le groupe s’inscrit dans la lignée pauvre de ceux qui marquent un tournant dans la vie de leurs auditeurs. Si les morceaux saisissent par leur puissance autant que par leur violence, ils n’en manquent pas moins de toucher insidieusement là où ça fait le plus mal : au coeur même des émotions. Oui, ça pète dans tous les sens. Oui, c’est une attaque viscérale qui prend directement à la gorge. Non, cette attaque n’est pas timide. Que du contraire. On ne se cache pas : la guerre est ouverte. Et si elle semble prendre les airs hautain de la violence pure et dure, elle n’en manque pas moins d’être on ne peut plus psychologique. 65dos, c’est finalement un peu comme l’expérience du tsunami : on est tranquille, sur une plage ; le soleil brille, on rigole, on profite. Puis, on sent quelque chose. On ne sait pas vraiment quoi. Les éléments autour de nous commencent à siffler. On dirait que des milliers d’elfes imaginaires volent dans tous les sens pour trouver refuge quelque part, loin de là, pour fuir la catastrophe. Et nous, pauvres humains, on reste là sans comprendre. Jusqu’à ce qu’on voit arriver la vague. Et il est trop tard. On est pris. Submergé, notre corps s’enfonce alors dans le rouleau de la vague, on ne peut plus rien faire. Ballotté dans tous les sens, on est impuissant. Ça, c’est la claque musicale. Ensuite, restent les séquelles psychologiques. Et on pleure. On pleure parce ce groupe nous a tellement remué qu’on ne sait plus qui on est. Ou plutôt, si : on sait pertinemment bien qui on est. On vient de se redécouvrir, tel qu’on est réellement face à un événement d’une importance majeure. Alors on reste là à pleurer.

Si The Fall Of Math marquait des débuts bien prometteurs, son successeur, One Time For All Time assure donc avec grandeur tout le bien qu’on pouvait penser des gaillards. Plus affiné, ce dernier opus laisse certainement plus de place pour souffler. Le clavier y acquiert une importance qu’il ne lui avait pas été offerte sur la première plaque et imprègne les morceaux d’une couleur étrangement raffinée. Comme sur Radio Protector qui clôt majestueusement l’album. Un des meilleurs morceaux qu’il m’ait été donné d’entendre ces dernières années. J’en ai encore des frissons...

Radio Protector, en live au Pukkelpop 2006. J’étais là…

The Destruction of Small Ideas

Monotreme Records – 2007

The Destruction of Small Ideas marque indéniablement par le caractère de plus en plus insaisissable de la musique du quatuor. Certes, le son « démo » peut étonner à la première écoute ; mais quand on apprend que l’album a été mixé sans les moyens modernes appliqués à toute bonne plaque, dans le but de garder intactes les variations de volume et toutes les aspérités qui font briller leurs compositions, on se dit que le groupe reste fidèle à lui-même et à ses idées. Et on ne peut qu’en apprécier d’avantage sa musique.

Si les deux premiers opus étudiaient avec précision les relations en deux dimensions, The Destruction of Small Ideas plonge directement dans une troisième dimension et éclate tous les connections synaptiques construites par les précédents morceaux. Ici, le groupe penche sa loupe sur quantité de préciosités impressionnantes qu’il arrive à mettre en avant sans pour autant tomber dans la mièvrerie. Il exploite un peu plus encore ses instruments et enrichit sa gamme de « nouveaux sons » déjà présents auparavant, mais toujours restés en filigrane des compositions. Ainsi, le clavier s’impose par des écarts graves et les guitares carillonnent un peu plus. Le batteur, quant à lui, a certainement dû étudier de fond en comble toute la panoplie militaire et s’évertue ici, à nous rendre une marche millimétrée, là, à mitrailler à tous vents ses fûts pour en ressortir les molécules mêmes d’un tribalisme abstrait. Et quand vient le dernier morceau, The Conspiracy of Seeds, on se retrouve à nouveau dans la même position qu’on avait à la découverte des précédents albums. D’emblée, le groupe nous prend quelque part. Autre part pourtant que sur les précédentes compositions. Ici, ce sont des voix subreptices, mitraillées au rythme de la batterie. Puis vient le temps de l’affirmation. On chante, on scande, on crie. Une catharsis brute et nue, qui se termine dans un univers a priori bien étranger à celui dans lequel on s’était plongé. Si bien que The Silver Mount Zion n’est plus très loin de la chambre d’écoute.

Nouvelle étape donc franchie avec maestro par le quatuor de Sheffield. Et de se demander ce que demain nous réserve encore. Affaire à suivre, donc. Et de près.

Le clip de Don’t Go Down to Sorrow, issu du dernier album

Portfolio

Voir en ligne : 65daysofstatic

P.-S.

En concert le 21 mai au Cactus, à Bruges, et le 22 mai au Stuk, à Leuven (c’est déjà complet...)

Polaroïd par François Gustin