Benjy Ferree

rencontre d’un ancien type

jeudi 8 mars 2007, par Frederic

Tout part d’un malentendu : le Washington Post veut écrire un billet, une belle histoire sur un poulain de la ville, [Benjy Ferree->http://www.myspace.com/benjyferree]. Le bonhomme, à l’époque, après quelques années en tant de garçon au pair chez David Lynch, est de retour dans sa capitale maternelle où il s’apprête à sortir un album, première signature US (historique, dirait-on également) des très british Domino, et, en attendant de tourner, bosse dans un bar. Le journaliste débarque, lui pose des questions et Benjy Ferree reste relativement froid et distant. Il y a un lieu et un temps pour tout. A ce moment-là, je bossais dans ce bar et l’album n’était pas encore sorti. Le journaliste devait écrire une belle histoire, mais moi, quand je bosse, je ne parle pas de mon album. Et si j’avais eu quelque chose à dire, je l’aurais dit à ce moment-là ; sauf que là, je n’avais rien à dire. S’ensuit une ligne dans le papier, avançant que le bonhomme n’aime pas donner des interviews. Et tous les futurs interviewers un minimum au courant de lui poser la question, à laquelle il répond irrémédiablement la même rengaine. Je faisais partie de ce lot-là…

Dès mon arrivée, cependant, Benjy Ferree me semble on ne peut plus sympathique. Sa dégaine à côté de tout, ses faux airs de James Joyce (alors que les photos de presse le présentait plutôt comme un frère caché de Will Oldham…), avec son chapeau de paille, ses petites lunettes rondes et sa moustache… Une bonne impression me submerge calmement. Benjy (allons-y carrément du prénom, ça fait plus sympa…) n’a pas l’air trop impressionné par son nouveau statut de première signature US de Domino. Je ne suis pas le premier, je crois. Il y a aussi Cass McCombs, je pense. Mais, de toute manière, je ne savais pas trop quoi au début. Autour de moi, on me répétait que c’était une super opportunité. Personnellement, je n’y croyais pas trop et attendais surtout de rencontrer les responsables avant de m’avancer. Et finalement, j’ai signé pour deux raisons simples : a. ce sont de bonnes personnes ; b. ils me proposaient un bon contrat me permettant d’être un artiste. Ils me présentaient le tout comme un service qu’ils me rendaient. Ils m’ont parlé comme à un être humain, d’homme à homme, je dirais. Rien de très business là-dedans. Ils me laissaient faire ce que je voulais, peu importe le nombre d’albums que j’allais vendre. Et je crois, finalement, avoir pris la bonne direction.

La musique de Ferree ne ressemble pas tellement aux autres d’un genre plutôt proche. Entre folk, pop et, par moments, punk égaré, on se croirait bien perdu dans un antre chaleureux, un harmonica coincé entre les dents, des maracas dans une main, un violon dans l’autre et un banjo aux pieds. Puis apparaît la voix de Benjy, qui réconforte sans en donner aucun air. Surtout, ce sont ces bonnes vieilles balades américaines qui prennent un coup de jeune, à force de les caresser aux mélodies anglaises. J’ai été élevé avec les Beatles et T. Rex. Les premiers ont été une véritable influence pour moi, c’est là que je puise mes mélodies ; quant aux deuxièmes, c’est chez eux que j’ai pu retrouver les lignes de basse qui me plaisaient. Du reste, beaucoup m’ont dit que je sonnais comme Ray Davies (The Kinks, ndlr). Je le prends comme un compliment, mais il ne faut pas oublier qu’il n’y a qu’un seul Ray Davies. Un Ray Davies. Un Johnny Cash, aussi. Ce qui n’empêche pas Benjy de faire une reprise du maître ès tristesses country (A little at a time). Et avec brio, qui plus est (ce qui n’est pas peu faire.) La raison est simple : c’est ma chanson préférée de tous les temps. Elle est chouette et triste en même temps. Les paroles sont parfaites. Ça a été une influence majeure pour moi et je voulais, en quelque sorte, lui offrir une preuve de mon respect pour ce qu’il a fait. J’ai eu la chance de chanter cette superbe chanson et je l’ai prise. C’est vraiment une expérience « de plaisir ».

Leaving the nest, soit, Quitter le nid ; sur la pochette s’affiche une sorte de Robin des Bois au visage calme, regard acerbe et plume légèrement insolente. Tout un univers qu’on pourrait qualifier de proche de la nature, comme si Benjy sortait enfin d’une période de petits boulots nazes après les études, pour s’affirmer quelque part en tant qu’artiste folk (même si cette appellation reste somme toute un rien réductrice). C’est ma copine qui a peint ce bonhomme et me l’a offert. Je lui ai demandé pour l’utiliser, en fait, rien de plus. Le titre non plus n’a rien à voir avec moi : c’est surtout l’histoire de ce gamin qui vit dans un monde très noir, et qui veut arriver au bout de son jardin où il aperçoit une jeune fille ; c’est l’endroit du tout et de l’intouchable ; il voudrait communiquer avec cette fille et il est en chemin vers l’endroit. En fait, beaucoup ont dit que ma musique était cinématographique. Et c’est un peu ce que j’ai essayé de faire. Au départ, je voulais travailler dans le cinéma. Mais je me suis vite rendu compte que je n’aimais pas tout cet univers, avec ces histoires d’agents, de business et tout. Et puis, surtout, ça revenait moins cher de faire de la musique ! Et comme je ne savais finalement pas vraiment comment faire un film, j’ai décidé de faire un album.

La vie de Benjy Ferree a donc été bien mouvementée avant la parution de cette petite perle, tombée d’un nid fait de bric-à-brac et d’expériences en tous genres. La plus forte (j’imagine) étant sans conteste celle de garçon au pair : s’occuper d’enfants devant certainement pas mal influencer la manière d’écrire des chansons. C’est sûr. Les gosses n’hésitent pas, ils savent ce qu’ils aiment et ce qu’ils n’aiment pas. Ils ont cet esprit direct. Ils m’ont appris beaucoup sur la musique. Leur point de vue, pour moi, c’est le meilleur à adopter. Si je prends les Beatles, par exemple, au son desquels j’ai grandi, ils permettent aux choses d’être ce qu’elles sont vraiment. Comme les enfants, ils n’ont pas peur de prendre du bon temps. Pour cette raison, je ne pourrais jamais être un homme d’affaires. Quant à savoir qui du papa (David Lynch, dont Benjy adore les films) ou des enfants l’ont influencé le plus : Les deux, je crois. J’avais vu les films de Lynch alors que j’étais plutôt jeune. Ils me faisaient peur. Et j’avais tendance à le considérer lui comme un dieu. Mais quand je l’ai rencontré, j’ai essayé de le regarder comme un homme. Et il était le mec le plus chanceux que j’ai jamais rencontré. J’étais plutôt excité, en fait, et j’avais plutôt l’impression de rencontrer un extraterrestre. Mais Lynch est un bon gars. Il est honnête et c’est un mec normal, avec une expérience très positive. J’étais très naïf à l’époque et je crois que je le serais toujours si je ne l’avais pas rencontré. Je crois que c’est peut-être une des expériences parfaites de ma vie.

Benjy Ferree fera ses premiers pas sur une scène belge le 25 avril prochain, au Botanique. Sur son album magique, Leaving the nest, parmi cette multitude de perles, certaines resplendissent peut-être un peu plus que d’autres et touchent directement au cœur : ainsi, la chanson dont l’album tire son titre, Leaving the nest, prend des allures légèrement tribales sur fond de guitare coincée dans une porte ; Little at a time nous ramène du fond du bois pour manger du Johnny Cash sous le porche d’une vieille cabane ; et In the woods nous ramène dans ces fonds de bois pour laisser nos petons tremper dans une mare, à regarder les grenouilles nager et les carpes sauter à la surface. Et s’endormir tranquillement, le sourire aux lèvres. Pour sûr, Benjy Ferree va en charmer plus d’un(e).

Ici, [In the countryside->http://rfioruccilutaud.free.fr/Benjy%20Ferree%20-%20In%20The%20Countryside.mp3], plage d’ouverture de Leaving the nest.

Un peu plus bas, un extrait d’une émission, Emerging Artists, au cours de laquelle Benjy parle de ses perceptions de la musique, de la vie et de tout ce qui l’entoure. On dirait du Pivot et ça reste plutôt intéressant...

Voir en ligne : http://www.benjyferree.com/