Les coulisses de la demi-finale
Concours Circuit
Qui a peur du grand méchant lobbyiste ?
samedi 18 novembre 2006, par
C’est fin octobre que se sont tenues les trois dates des demi-finales du concours Circuit, désormais devenu une institution (controversée pour certains, inoffensive pour d’autres) en Belgique francophone. A chaque étape de la procédure, un membre de nameless fait partie du jury... Voilà une occasion de voir comment tout ça fonctionne, depuis l’intérieur.
Que ça soit clair : j’ai fait de mon mieux pour prendre cette histoire de Concours Circuit très au sérieux. Alarmée par les rumeurs de malversations, lobbying et autres pressions obscures, j’étais toute prête à me lancer dans la grande investigation : j’avais affûté mon esprit critique, révisé mes grands principes de déontologie, bref, j’étais parée pour en découdre ! Investie de ma mission de jurée, je m’étais même inquiétée auprès des organisateurs d’un éventuel règlement d’ordre intérieur, engagement disciplinaire, genre secret de délibérations et tout ça. Ce à quoi on m’avait rétorqué « Boaff, tu sais, on verra hein… » (je paraphrase). Visiblement, j’étais bien la seule à me préoccuper de ces hautes questions morales.
Rigolade et boudin-frites
Mais il en fallait plus pour me décourager dans ma noble tâche : j’ai persisté. Et dans un premiers pas essentiel vers la transparence totale, j’ai d’abord pris soin de noter méticuleusement tous les éléments susceptibles de porter atteinte à l’objectivité du jury :
La durée du voyage et le stress y afférant : quand vous avez failli mourir trois fois sur l’autoroute, on peut imaginer que vous êtes dans un état de nervosité prompt à obscurcir votre jugement. A contrario une bonne petite sieste à l’arrière de la voiture, et vous voilà frais et dispo, reposé et d’excellente humeur.
L’éveil de sympathies interpersonnelles au sein du jury : puisque les jurés sont humains, il n’est pas impensable que des liens cordiaux se nouent entre eux. Résultat : une déconcentration absolue, puisqu’ils passent alors plus de temps à rigoler entre eux qu’à faire attention aux groupes.
La nourriture, la boisson et l’accueil des salles : voilà bien un élément essentiel, puisqu’il est de notoriété publique que la seule motivation des jurés se trouve dans leur estomac et leur orgueil… En effet, seuls quelques tickets boisson, la promesse d’un bon repas et la perspective de frimer backstage peuvent pousser ces braves gens à se déplacer jusque Arlon, Liège et Silly. Un boudin-frites servi par le sosie de Rod Stewart serait-il donc le meilleur moyen de s’attirer les faveurs de ces juges impitoyables ?
Ajoutez à cela d’autres menues contingences comme l’état grippal de l’un, le fait que l’autre doive travailler tôt le lendemain matin et soit conséquemment de mauvaise humeur… La perception du jury est scandaleusement biaisée, c’est un fait ! D’ailleurs, les vils lobbyistes et autres groupes de pression clandestins doivent le savoir, puisqu’ils n’ont pas pris la peine de faire le déplacement.
Quand on cherche bien, on trouve toujours sujet à polémique
Blague à part, il est évident que demander à cinq personnes (toutes plus ou moins passionnées de musique) de sélectionner une poignée de groupes en toute honnêteté constitue une gageure, vu que leur démarche est forcément influencée par l’un ou l’autre élément du contexte. Ainsi, j’ai pu observer une espèce de syndrome anti-Malibu Stacy : tant par goût personnel que par rejet du cliché, le jury dont je faisais partie a eu tendance à bouder le pop-rock classique pour lui préférer les styles inattendus. Au final, parmi les heureux élus, on ne trouve qu’un groupe de rock pour cinq ovnis. Discrimination positive ? Dans le même ordre d’idée, il y a cette volonté de diversité à tout prix. Il serait en effet dommage de garder deux groupes qui se ressemblent beaucoup, là où on pourrait envisager une finale plus panachée. Tant pis pour les bons KMG’s ou RS et la Scoumoune, leur case en finale était déjà occupée par un concurrent…
Puis, que privilégier : le groupe déjà ultra-pro qui n’a presque pas besoin d’un coup de pouce pour percer, ou la formation encore imparfaite qui semble receler un bon potentiel ? On peut aussi se poser la question des limites du concours : pop-rock, vraiment ? Lors des délibérations, j’ai avoué me sentir assez incompétente pour juger comparativement un mec qui pousse les boutons de son laptop et un groupe de rap : dans cette épreuve, mes pauvres connaissances en pop et en rock ne m’aidaient en rien. L’ouverture à de multiples genres, c’est bien beau, mais ça complique singulièrement la tâche, et met parfois les jurés face à des univers qu’ils maîtrisent mal (même si on ne leur demande pas un savoir encyclopédique, ils sont censé savoir de quoi il est question, non ?) Partir sur un cadre de référence flou permet certes de donner une chance à des artistes qui ne rentreraient pas dans le moule, dommage que cela se fasse aux détriments de la clarté…
Finalement, il faut souligner que ce qu’on nous demande de juger, c’est la performance sur scène… Et on sait à quel point l’impression laissée par celle-ci peut se révéler différente d’une quelconque production enregistrée. Personnellement, je me suis abstenue d’aller préalablement visiter les myspace des groupes, d’abord parce que je suis légèrement paresseuse, mais aussi pour arriver aux concerts avec des oreilles fraîches et innocentes. Si ça se trouve, les groupes que j’ai préférés sont responsables de démos affreuses : je ne veux même pas en entendre parler, puisque ce n’est pas de ça qu’il s’agit à ce stade du concours.
Ce ne sont que quelques unes des questions rencontrées, auxquelles il ne me semble pas y avoir de réponse arrêtée. Quand on sait que le jury de la finale ne sera pas uniquement composé de quelques braves bénévoles et autres webzineux (tous modestement amateurs), mais en partie d’une armée de gens qui font de la musique leur
Où il est également question de musique...
Trêve de bavardage, il faudrait aussi que je m’attarde un instant sur les performances des groupes en elles-mêmes, puisqu’il y a quand même une substance à côté de tous ces chipotages de forme. Comme souvent, quand on est confronté à une quinzaine d’artistes, il y en a un paquet qui vous laisse simplement froid, pour cause de manque d’atome crochu. J’évoquerai donc avant tout ceux qui m’ont marqué. En commençant naturellement par les trois que j’avais retenu en priorité lors du premier tour des délibérations (oui, seulement trois, alors qu’on nous demandais d’en choisir six, je suis difficile à satisfaire) :
William Street, seul en scène, est arrivé à éclipser tous les zozos à guitares. Un folk à la fois touchant et drôle, des boucles bien envoyées, et une économie de moyens servie par une présence de songwriter timide, capable toutefois d’éviter le piège de la geignardise.
A l’opposé, les Peas Project on présenté une machine de guerre ultra-efficace – grand orchestre funk-un-peu-de-tout, un rien impertinent, du genre à faire danser et rire simultanément. On marche à fond dans leurs histoires (j’étais toute prête à croire que leur impressionnant chanteur venait vraiment de New-York), et leur maîtrise du sujet épate.
Et en tant que petit coup de cœur qui ne s’explique pas vraiment, j’ai jeté mon dévolu sur Bern Li : hip-hop sympatoche, qui évite les clichés de la discipline grâce à des textes joliment troussés (qui abordent avec la même assurance des sujets légers ou graves) et un frontman au charmant charisme de loser.
Juste après ces trois-là, venaient à égalité dans mon palmarès les Archbishops et le Big Hat Band. Génération post-Libertines oblige, on a forcément l’impression d’avoir entendu ça ailleurs… Mais il y a une belle énergie et je ne peux jamais m’empêcher de penser que j’aurais eu le béguin pour des gars comme ça si je les avais croisé à quinze ans. On n’a peut-être pas besoin de versions locales de ce qui se fait si bien Outre-manche, mais, d’un autre côté, je ne vois pas pourquoi nos kids (et les autres) n’auraient pas droit, eux aussi, à leur cocktail décomplexé de sueur et de cuir – qui sans atteindre le niveau de ses modèles manifestes, n’est pas plus mauvais que la grosse majorité des cabots british qui sévissent en ce moment.
Pour le reste, je me suis contentée d’approuver le choix de mes co-jurés, parce que, sans provoquer mon enthousiasme délirant, il ne me semblait pas injustifié : les We are not flowers, malgré leur côté « regardez-nous ! nous sommes bizarres ! » ont constitué le vent de fraîcheur de ces demi-finales, grâce à leur duo dadaïste (peut-être encore un peu trop brouillon), burlesque et champêtre. Quand à Fractional, il avait tout le charme de l’outsider total, avec sa musique électronique abstraite… Il me semble d’ailleurs que dans ce cas précis, le jury a éprouvé un malin plaisir à choisir l’inattendu, comme un défi lancé à ceux qui doivent trancher en finale : débrouilles-vous avec ça dans les pattes !
J’aurais approuvé avec la même bienveillance la sélection d’Ojo, et son post-rock énervé, assez banal s’il n’y avait eu un titre ébouriffant d’hypnotisme. Le cas de Nicola Testa est un peu différent : j’ai trouvé ça détestable, tout en étant fichtrement curieuse de soumettre sa performance à un jury plus large. Je ne pense vraiment pas que la Belgique ait besoin d’un nouvel I Am X (déjà que un…), mais son show a le mérite de se faire remarquer : danseuses masquées, plumes et froufrous, projections vidéo diverses (arbres à l’envers, flammes floues, paysages pixellisés, bref, le bazar habituel…) Malheureusement, comme ça manque cruellement de fond, que les chansons sont, au mieux, mièvres, et que la transposition live est franchement ratée (utiliser des cordes et des chœurs préenregistrés alors qu’on a le personnel adéquat pour le faire sur scène : absurde, non ?), ça m’a juste laissé un souvenir de minauderie vaguement boursouflée.
Voilà. Parmi les autres, rien de foncièrement mauvais, et même quelques groupes qui pourraient facilement percer auprès d’un public ciblé. Mais peut-être le verdict le plus sévère qu’on puisse porter sur une production artistique : l’indifférence.
Voir en ligne : site web du concours circuit
P.-S.
Les finalistes sont donc Bern Li, Fractional, The Big Hat Band, The Peas Project, We are not Flowers et William Street. La finale se tiendra le 16 décembre au Botanique.