Joe Lally // There To Here
Dischord
mercredi 6 décembre 2006, par
Le voilà enfin l’album cru qui dérange et plaît de concert. Le voilà et il est tel qu’on ne l’attendait pas.
Joe Lally, bassiste en son temps des fameux Fugazi, dévoile son premier effort en solitaire et laisse parler sa basse comme rares avant l’ont fait. There to Here : tout un programme, toute une évolution parcourue par un musicien "de l’ombre" et mise à jour grâce aux efforts conjugués dudit musicien et de son ami de longue date, Ian McKay (qui sort d’ailleurs l’album sur son label, Dischord.)
Non, nous ne chercherons pas ici le lyrisme, mais bien la sobriété d’un jeu de basse et d’une seule voix. La voix de Lally qui répond si bien au son lourd et gras de l’instrument. Et cette voix qui s’étale, aguicheuse ici, granuleuse là, et reste en bouche de longues minutes. Car ce n’est plus une voix qu’on entend, c’est une texture en constante évolution qui s’échappe sur des mélodies aux apparences rustres et primaires. La photo de couverture n’est d’ailleurs pas innocente : un ancien bunker abandonné (ou ce qui y ressemble fortement) où trônent des branches d’arbres grandies par le temps, la pluie et le vent. Tout est aride et la vie pourtant est là. Et c’est une structure lourde et imposante qui reçoit alors, comme couronnement, ces titillements insidieux qui nous caressent le palais.
Enregistré par Don Zientara et Ian McKay, There to Here reçoit, entre autres, l’apport de quelques amis proches de Lally : McKay, bien évidemment, mais également Guy Picciotto (Fugazi), Jason Kourkounis (Hot Snakes, Delta 72), ou encore Eddie Janney (Rites of Spring). Ceux-ci soulèvent alors imperceptiblement les squelettes de Lally et les décorent de leur touche subtile, mais oh combien nécessaire pour épicer un album qui aurait pu pécher par désir de nudité. Cette nudité rachitique que Lally nous plante en face des yeux et qu’il s’efforce de faire vivre. Sons and Daughters, morceau a capella, précise assez tôt que les textes ne sont pas là pour décorer ; la façon de les dire non plus et Lally se lance ainsi dans un essai répétitif et poignant qui fait mouche dès la première écoute et donne la chair de poule aux suivantes. Lidia’s Song prend plus loin l’auditeur par la main et l’entraîne dans une sorte de course douce au milieu des foules au regard et sourire perdus, illustrant l’intérieur de la pochette. There To Here nous renvoie quelques années en arrière et rappelle à notre bon souvenir la force que pouvait avoir Fugazi et que McKay distille aujourd’hui avec son nouveau groupe, The Evens ; le texte, d’ailleurs, un des plus courts sur l’album, se veut aussi répétitif que certains "slogans" scandés par le combo de Washington DC ("As we walk side by side no shame of who we are".) All Must Pay, plage terminale, est une des rares à ne pas s’ouvrir avec la basse de Lally ; une impression de légèreté est alors insufflée et, merveilleux paradoxe, se maintient avec l’arrivée des quatre cordes qui prennent ensuite la direction du morceau. L’album s’échappe sur ce "vieux" morceau, teinté tant de raucité punk que de délicatesse jazz.
Joe Lally signe avec There To Here une oeuvre résolument atypique, au croisement de Fugazi et Karate et qu’on classera volontiers aux côtés de The Evens. Lally ne craint pas de prendre sa propre direction, d’exprimer ses propres envies et d’arracher ses propres tripes sur les cordes, et il perd ici chair et sang pour nous laisser des os beaux comme un bunker abandonné au gré du temps.
Superbe.
Voir en ligne : http://www.joelally.com/
P.-S.
PS : Lally tournera en Angleterre en février, en compagnie des Italiens de Zu.