Michael Gira - interview
Young God Records
mardi 10 juillet 2007, par
Pas le temps de faire un grand texte tout beau tout chouette et agréable à lire (hem…) Dour arrive à grands pas, mon déménagement aussi, et toutes les préparations vont bon train. Michael Gira sera bel et bien à Dour ce samedi 14 juillet. Le boss de Young God Records (pour rappel, le label qui a lancé monsieur Devendra Banhart) fait étape en Belgique pour le lancement de son nouvel album sous le nom de Angels of Light, "We Are Him". L’ancien guitariste chanteur charismatique de Swans est toujours aussi énigmatique et ses pérégrinations musicales ne font qu’empirer à chaque morceau. "We Are Him" est un album d’introspection profonde, agrémenté ici et là d’un sursaut de bonne humeur spontanée. C’est dérangeant et plaisant à la fois. C’est rugueux et on hésite un peu à se mettre à une deuxième écoute. Pourtant, la magie opère et cette deuxième écoute s’impose sans sourciller, avant une troisième, puis une quatrième et ainsi de suite.
Michael Gira est un monsieur fort occupé. Il a pourtant accepté de répondre par mail à mes quelques questions. Et finalement, je crois qu’on peut dire que derrière sa carapace "médiatiquement" bourrue, Michael Gira est un homme bon. En tout cas, c’est ce qui est ressorti du court échange de mails effectué pour cet interview.
Sur votre page personnelle sur le site de Young God Records, il est écrit que vous ne voulez faire passer aucun message, juste chanter et jouer de la musique. Vos paroles pourtant ne semblent pas innocentes. Elles sont pleines de violence, de haine parfois, de possession ou de soumission. Que voulez-vous dire dès lors ?
Chaque chanson est différente. Je ne suis pas un politicien ou un pasteur, je n’essaye pas de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Une chanson est son propre monde, son propre habitat spécifique, où d’uniques animaux, germes, microbes, guerres, histoires, mauvais coups, amour tendres et respirations douces de bébé vivent ensemble, cloîtrés, isolés, protégés. Je n’ai rien à dire qui soit plus valable que ce qu’offrent les autres créatures vivantes dans la chanson/monde. Ce n’est de toute façon pas de mon ressort. La chanson me contrôle, me dépasse et je suis mon propre invité. C’est comme une camisole faite de mon propre corps, mais libératrice. C’est comme le film L’Invasion des profanateurs (Invasion Of The Body Snatchers). Une chanson, c’est un des Pod people. Elle dévore et devient en même temps une nouvelle version de son hôte. C’est le Saint Fantôme qui remue ta langue. C’est le corps de Jésus que tu manges à ta première Communion. C’est la télévision qui nourrit ta conscience, te l’aspire hors de toi et vomit ton âme dans l’univers.
Ces paroles semblent parfois proches de vrais poèmes…
Mais qu’est-ce que c’est un « vrai » poème ? De toute façon, ce n’est pas l’important, je ne veux pas le savoir et je ne suis pas tellement fan de poésie de toute manière !
Pensez-vous collaborer à un autre album de spoken words, du genre de celui sur lequel vous avez travaillé avec John Giorno ?
J’ai fait un album sur lequel je lisais mes histories une fois (pas mes poèmes). Ça s’appelait The Somniloquist (ça signifie quelqu’un qui parle en dormant), mais je n’aime pas vraiment les "spoken words". Je pense que c’est surtout une activité complaisante, comme la comédie, mais avec moins de valeur sociale. En faisant cet album, j’ai essayé de lire comme un professeur d’université en mathématiques, la façon dont cette personne pourrait lire le bottin, nom après nom. Une punition pour les méchants enfants, pour leur apprendre la douleur et la valeur de la discipline.
Pourquoi accepter des interviews alors que tout semble dit sur votre page personnelle sur le site de Young God Records ? Cette page paraît on ne peut plus complète sur votre parcours… De plus, il est également mentionné que vous n’aimez pas vraiment donner des interviews, à moins que vous ne l’ayez décidé… Y aurait-il quelque chose que vous voudriez ajouter ?
Oh, je n’ai rien à dire, mais comme la plupart des gens, je suis heureux de le dire aussi longtemps qu’on me laisse parler, pour toujours, merci.
Il est également mentionné sur cette page que vous ne voudriez pas toujours jouer avec le seul et même groupe, afin de ne pas finir par caricaturer votre propre son, ce qui semble avoir été très important pour vous depuis la fin de Swans. Pourtant, vous semblez aujourd’hui préférer travailler avec les mêmes personnes, en l’occurence surtout les gars de Akron/Family. Même s’ils sont très créatifs et même si vous continuez à ajouter de nouvelles collaborations à l’album, n’avez-vous pas peur, à un certain point, de former un nouveau groupe avec Akron et finir par jouer la même musique encore et encore ?
Akron/Family a joué un rôle mineur sur cet album par rapport à nos collaborations ultérieures. Les chansons étaient l’armature du lit. Akron en était le matelas. Les autres ont baisé sur le matelas… Il se pourrait que je travaille à nouveau personnellement avec chacun des membres de Akron, je ne sais pas. Ça ne me tracasse pas. Je n’ai pas de chanson à l’heure qu’il est. J’en suis à ce point où j’ai peur de ne plus jamais écrire de chanson. Le singe qui vivait dans mon crâne et écrivait les chansons est maintenant en train d’essayer de m’étouffer à la place. Mais c’est très beau, ce travail d’étouffement, quelles couleurs !
Tu vois, tu est en train de faire l’amour, tu pompes, pompes, pompes, grimpe la pente glissante, arrives presque qu’au sommet… tu peux le sentir, tu peux le sentir, le sentir, ça vient, ça vient, et puis tu décides d’arrêter, STOP (!!!), tu refuses de relâcher, tu le retiens, le retiens (!), tu l’aspire tout à nouveau dans toi et ça prend la forme d’un poing enflammé, et ça reste là, serré et dur dans le creux de ton ventre… Puis tu sors du lit et, immédiatement, tu prends une douche très, très froide (!). Cette douche, la sensation de cette douche, c’est comme ça que je voulais que l’album sonne. Aucune. Je ne m’en étais même pas rendu compte. Merci de me le faire remarquer. Je ne travaille pas de cette façon. Peut-être devrais-je. Peut-être j’essayerai à l’avenir ; j’imagine que je serais une personne meilleure, plus morale. A la place, tristement, ma tête est une tasse vide et parfois des évènements, des images, des souvenirs la remplissent. Quand un peu de cette mixture se renverse pas accident, c’est ce que j’appelle en riant une « chanson ». Je pense que la raison principale pour laquelle je continue c’est parce que je n’ai rien appris. Je reste perpétuellement naïf. A chaque fois, la prochaine fois sera la véritable source d’extase, toujours la prochaine fois. Je suppose que je continue à faire de la musique pour la même raison pour laquelle les hommes trompent leur femme. La peur. Peur de la pauvreté. Peur de l’échec. Peur de l’amour. Peur, à vrai dire, de découvrir que le monde existe dans et de lui-même, parfaitement formé, parfaitement réalisé, sans besoin de mon horrible intervention ! Oui, je suis un prophète. Tous les musiciens vont cesser de faire de la musique, sinon comme hobby, parce qu’ils ne pourront plus se permettre financièrement d’enregistrer leur musique ou gagner leur vie grâce à leur musique, parce qu’il n’y aura plus de marché pour cela étant donné que toute la musique sera immédiatement volée et gratuite sur Internet. C’est un des mes petits tours. Mes yeux, en fait, sont fermés, et regardent en arrière dans mon esprit. Je ne vois rien du monde. Je ne vous regarde pas, je regarde dans moi. Et quelles couleurs ! — - "We Are Him", nouvel album de Angels of Light, sort en août 2007 chez Young God Records. Son acquisition est chaudement recommandée.
A quoi pensiez-vous en composant "We Are Him" ?
The Angels of Light est soudainement devenu Angels of Light. Y a-t-il une raison à la perte de l’article ?
Quelle est la dernière chose qui vous ait touché à un tel point que la seule chose que vous vouliez faire était d’écrire quelque chose là-dessus (comme une chanson, une histoire, un livre…) ?
Après 25 ans de carrière et étant maintenant un artiste plus que mature, pensez-vous avoir atteint une sorte de sagesse musicale ? Ou êtes-vous toujours à la recherche d’un endroit à travers la musique où vous pourriez finalement vous sentir totalement libre ?
Qu’est-ce qui vous fait continuer à écrire de la musique et à promouvoir de nouveaux artistes ?
Si vous étiez capable de prédire l’avenir de la musique indépendante et du folk en général, à quoi pensez-vous qu’il ressemblerait ?
Sur vos photos de presse, on vous voit toujours fixer l’objectif de l’appareil photo. Est-ce là une sorte d’honnêteté que vous voulez offrir aux gens ?
Voir en ligne : Michael Gira – Angels of Light// We Are Him
