funk & questions d’identité
Stijn
concert au Botanique, le 3 novembre 2006
mercredi 6 décembre 2006, par
Ça peut paraître étrange dans la tête d’une jeune fille de vingt ans, à l’heure de la grande Europe et du fameux village mondial, mais je m’interroge souvent sur mon identité nationale. Voilà une histoire si typiquement belge [1] qu’elle n’intéresse plus personne : ma langue d’expression principale est le Français, mais je suis officiellement citoyenne flamande puisque encore domiciliée quelque part dans le Brabant flamand. Concrètement, je vis et j’agis à Bruxelles, cette ville censée être bilingue (mais qui ne l’est sans complexe que près de la rue Dansaert ?) Mes études sont financées par la Communauté Française, mais je suis très reconnaissante à la Vlaamse Gemeenschapcommissie pour ses [cultuurwaardebonnen->http://www.vgc.be/Cultuur/AlgemeenCultuurbeleidKunstenEnErfgoed/Cultuurwaardebon/]. A la télé, je zappe indifféremment entre la VRT et la RTBF, de toute façon, avec ma petite antenne hertzienne, l’image est pourrie pour toutes les chaînes. Que suis-je vraiment ? Je ne me reconnais pas dans les discours identitaires dominants. Me sentir outrée par le nationalisme flamand radical ne m’empêche pas d’être toujours plus exaspérée par le mépris latent de beaucoup de Francophones pour leurs voisins du Nord… Je ris du flamoutch comme du luie Waal. Et au final, je n’appartiens à rien.
Loin des meetings politiques
Puis, parfois, quelques éléments s’assemblent pour former un portrait cohérent de la Belgique telle que je la vis, et ça me fait chaud au cœur. Ça se passe généralement loin des meetings politiques : au cinéma, comme avec le charmant Ca rend heureux de Joachim Lafosse, ou dans une salle de concert, quand un petit blond crollé se met à faire du funk hybride et libéré.
La performance de Stijn au Botanique ce 3 novembre, elle s’est faite dans toutes les langues. Il commence une phrase en Français, bute sur un mot, la continue en Néerlandais, et l’achève en Anglais, yeah ! C’est parfaitement naturel, il n’y a pas de calcul ou de quota selon le pourcentage de population payant ses impôts, la superficie des communes à facilités ou le nombre d’élus germanophones au Sénat. Dans la salle, pas besoin de sous-titre, tout le monde a compris, sans chichi. D’ailleurs, personne n’en fait tout un plat, et ce n’est pas parce que j’y vois là une représentation transcendante de mon identité floue que c’est l’élément central de la soirée… Il n’est d’ailleurs pas impensable de l’avoir appréciée en passant au dessus de tout ce bavardage linguistique, puisque la qualité du show en lui-même est bien suffisante.
Funk bâtard
On avait quitté Stijn quelque part en 2004, lorsqu’il jouait à l’enfant prodige de l’électro minimaliste : seul derrière ses machines, c’était une tornade sexy et décalée, aux beats efficaces et aux tenues de scène flamboyantes. La version 2006 est à peu près la même, à ce petit détail près que le gars est désormais entouré d’un groupe au grand complet, cuivres inclus. Cela correspond aux tonalités chaudes de ‘The world is happy now’, le deuxième album qui lorgne lubriquement vers un funk bâtard, mixé à une bonne dose d’attitude rock’n roll et de musique électronique cérébrale. Au passage, ça permet aussi d’enrichir considérablement les compositions des débuts, qui en ressortent complètement transformées ou exacerbées dans leur groove originel.
Mais même s’il est bien entouré et qu’une ambiance conviviale semble régner sur scène, Stijn reste le boss : il monopolise le regard à coup de déhanchés absurdes, commande ses troupes comme un chef d’orchestre, et n’hésite pas à les congédier pour profiter d’un petit plaisir en solitaire, cf l’interprétation à la fois languide et hilarante de l’inénarrable Pussy on my mind. Tout l’endroit obéit aux lubies du Stijn, qui semble méconnaître les frontières musicales comme les frontières linguistiques. Il se joue des styles, passe d’un bric-à-brac festif à du mitraillage carrément sombre ; chante, danse, gigote ; ose prendre le temps et jouer les prolongations sans ennuyer personne. On ne sait pas si c’est la présence du groupe ou la personnalité du showman, mais les concerts aussi multiformes, schizophrènes et amusants semblent soudainement devenir une denrée bien rare. Voilà bien longtemps que, dans quelque langue que ce soit, je n’avais pas éprouvé tant de sympathie spontanée pour ce qu’un artiste avait à proposer sur scène. C’est dans ces moments-là qu’on se rend compte qu’ailleurs, on s’ennuie ferme.
Voir en ligne : mijn label
Notes
[1] les allochtones m’excuseront pour la suite de ce paragraphe auquel ils ne comprendront probablement pas grand chose