LA QUÊTE DU SON * Tortoise (Mai 2001)

30 avril 2001

Que dire qui n’ai déjà été dit sur Tortoise ? On a fait et refait le passé originel du groupe mainte et mainte fois mais force est de constater que la carte de visite du quintette made in Chicago est impressionnante. Un peu plus de 10 ans de carrière et 4 albums qui témoignent de la longévité d’une formation qui ,sans le vouloir réellement, a établis des " standards " et organisé un état d’esprit latent, enfoui dans le subconscient collectif d’une ville. Bien plus qu’un détonateur, Tortoise s’est petit à petit transformé en architecte rénovateur car la bâtisse tenait debout, seules les fondations faisaient preuve d’instabilité. Faisant fi de toute étiquette ombrageant sa perception initiale, la musique reste et persistera à rester la seule préoccupation du groupe. En constante évolution, le collectif nous gratifie une nouvelle fois d’un petit bijou dont l’impact, en marge de ses prédécesseurs, touche instantanément notre quotidien musical : STANDARDS.

C’est dans le cadre de la tournée européenne de Standards que j’ai eu la chance de rencontrer Johnny Herndon, drummer de son état et membre fondateur ( avec Doug McCombs ) de Tortoise. Une entrevue qui me procura un stress incommensurable, très rapidement endigué par la simplicité et la gentillesse d’un homme passionné et surtout très fatigué récupérant d’une virée parisienne plus que tardive.


Lorsque tu écoutes attentivement les 3 albums précédents, on perçoit rapidement l’évolution des structures et productions sonores notamment grâce à des " repères " qui jalonnent votre parcours. Avec Standards ces mêmes repères disparaissent presque totalement, le ligne directrice, les compositions et le son étant basés essentiellement sur le rapport drum and bass sans oublier les percussions. Un impact et une facilité d’écoute jusqu’ici plus ardus mais clairement définis sur Standards. Comment est venu ce processus, ce son de proximité durant l’élaboration du dernier opus ?

JH- Hé bien la seule priorité dont nous ayons discuté avant l’enregistrement de Standards était avant tout de pouvoir composer des pièces plus courtes qu’auparavant.

En terme de production nous n’avions rien établi, délimité et tous les éléments se sont placés très naturellement lorsque nous avons débuté la session d’enregistrement. En fait John McEntire avait quelques idées sur les effets à employer sur les drums et percussions.

Il a séparé le ligne de drum des autres lignes pour la faire passer dans un vieux tape deck afin d’arriver à un son de distorsion hautement compressé. Au final, lors de l’écoute de ce son nous avons sauté de nos sièges et crié : " C’EST ÇA ! ". ( rires )

C’est sans le savoir cette sonorité que nous recherchions et à partir de ce moment nous avions trouvé la ligne sonore de l’album, c’est le chemin que nous devions emprunter.

Dans la presse, on lit souvent les même commentaires vous concernant, cataloguant Tortoise comme les instigateurs ( pour ne pas dire les grands pères ) du Post-rock ou d’un mouvement post-quelque chose. Est-ce que cela ne vous énerve pas un peu sur la longueur, cela a-t-il un quelconque signification pour vous ?

JH- Je ne pense pas que nous prenions tout ceci sérieusement, à vrai dire on n’y porte pas vraiment attention. En fait les gens pensent avoir besoin de catégories, de genres afin de déterminer les choses plus facilement. C’est un peu comme diviser sa collection de cd par catégories, ici j’ai ma section de jazz avec tel ou tel cd et ici une autre section avec…. Dans un certain sens c’est compréhensible. On se considère simplement comme un groupe qui joue sa musique parmi tant d’autres. C’est notre vision mais il faut avouer que c’est réellement flatteur de savoir que nous avons une influence, quand des jeunes viennent nous voir et nous disent que nous sommes leur référence c’est génial et vraiment gratifiant mais je le répète nous ne sommes qu’un groupe parmi tant d’autres.

Penses-tu que Standards aurait pu être votre première production à tous les points de vue?

JH- Non parce que celui qui devait suivre le troisième se trouve être le quatrième album ! ( rires soutenus )

Question conne, réponse logique !

Dans une entrevue récente dans le WIRE, David Grubbs expliquait qu’il se rendait compte, vivant actuellement à New-York, à quel point la scène musicale de Chicago n’avait nul autre pareil aux Etats-Unis. L’esprit de cette ville étant plus libre, créateur, plus frais sans être cloisonné comme ailleurs. Pourquoi Chicago donne-t-il plus de champs libre aux musiciens et artistes en général ?


JH- Cela porte surtout sur le fait qu’on y trouve tellement plus de possibilités d’enregistrer dans tous les styles possibles, le ville procure un sentiment de totale liberté d’expression, les gens sont plus relax et explorent plus selon leurs envies. Ils se nourrissent de leur musique sans pour autant se mettre de la pression et prendre en compte l’aspect commercial de la musique, se dire qu’il faut en vendre autant ou sinon. Les gens sont bien plus concentrés sur le fait de laisser le son prendre sa propre direction, son propre chemin.

Est-ce que Chicago influence votre musique ou plutôt pensez-vous que votre musique reflète votre Chicago ?

JH- Je suppose…c’est difficile de répondre à cette question parce que nous venons tous de Chicago, c’est notre maison, si oui c’est du domaine de l’inconscient mais quelque part je suis sûr que oui. Nous vivons là bas tout le temps et en même temps on ne peut pas dire : " Oui c’est ça le son Chicago ! ". C’est tout simplement notre son, notre musique, il n’y a rien de calculé…est-ce que tu comprends ce que je veux dire, est-ce que cela à du sens pour toi ?

Totalement.

Est-ce que tu es " musicoholic "? Lorsque tu n’est pas en train de répéter, jammer, tourner, enregistrer, produire…tu meurs, non ?


JH-(rires) Je pense que oui à un certain point de vue. La plupart de gens que je connais ne vivent que pour travailler. La question est de savoir ce que je veux faire de mon temps : regarder la télévision ou alors jouer à la Playstation ou autre chose du genre. Si je peux et si je sais jouer de la musique, je ferais mieux de le faire. Notre vie sur terre est si courte qu’il est nécessaire d’utiliser notre temps le plus intelligemment possible.

On a souvent l’occasion d’associer la musique de Tortoise à une source d’images pour ne pas la qualifier de cinématique. Vous avez déjà participé à quelques bandes sonores ( Strawberry fields, The Dutch Harbor et Reach The Rock pour McEntire ), seriez-vous intéressé de composer la musique d’un film ou alors ajouter la pellicule en fonction de votre musique ?

JH- En fait ce serait une vidéo ( rires ).

Je veux parler d’un long métrage

JH- Ce serait une opportunité très amusante, de pouvoir conditionner les images en fonction de notre musique. Il faudrait choisir le bon réalisateur mais j’aimerais réellement tenter ce genre d’expérience. ce serait vraiment incroyable. J’aimerais que Wong Kar-waï nous demande de le faire, j’accepterais tout de suite, à la seconde même.

Ce serait " In The Mood Of Tortoise " !

JH- ouais exactement !( rires )

Il y a une rumeur persistante qui voudrait que Tortoise organise une édition identique à celle du All Tomorrow Party Festival en Angleterre. Peux-tu nous confirmer cette rumeur ?

JH- Je pense que c’est possible qu’il y ait une édition à Los Angeles l’année prochaine mais ce serait Sonic Youth qui choisirait l’affiche. Il est possible que nous y jouions…en fait je suis pas sûr…on ne nous l’a pas encore proposé mais si on nous le propose on n’y sera.

Est-ce que les critiques te touchent ?

JH- elles ne me touchent pas vraiment elles me nourrissent

Avez-vous encore beaucoup à dire avec vos instruments ?

JH- j’espère que oui, c’est d’ailleurs ce qui nous fait avancer et rend notre vie plus intéressante.

Seriez-vous dans une quête ?

JH- je pense que oui, une quête du son ! ( avec un énorme sourire )

Après avoir repris mes esprits J. Herndon me proposa une bière bien méritée et j’ai pu ainsi clore cette rencontre hors entrevue. Rejoins par Jeff Parker ( tout aussi sympa ) on a discuté de cette tournée, du public européen versus américain, de l’inimitié viscérale des gentils douaniers canadiens qui font preuve d’un jusqu’au boutisme accru lorsque vient le temps d’être chiant avec les formations américaines, du froid et des vacances. Bref, de tout et de rien mais une chose est sûr, Tortoise est ailleurs, le pire c’est qu’ils sont et seront toujours parmi nous, déclinant un espace qui se clarifie petit à petit et qui se livre pour une première fois naturellement, sans retenue ni pudeur. Je doute que quelqu’un puisse s’en plaindre.

Arnaud Cordier

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